
Le Sénégal a perdu hier. Le but belge n’aurait jamais dû être validé, mais ce n’est pas ça qui a dominé les discussions. J’ai surtout vu une avalanche de généralisations sur le football africain.
Le Congo, la Côte d’Ivoire et le Sénégal sont sortis du tournoi en moins de 24 heures. Trois pays, trois matchs, trois réalités. Le Congo a tenu bon, mais a craqué à la fin. La Côte d’Ivoire a livré un match équilibré qui a simplement basculé du mauvais côté. Le Sénégal, lui, contrôlait la rencontre et l’a laissée filer. Trois scénarios distincts, trois trajectoires, trois contextes sportifs. Rien ne justifie qu’on les fusionne.
Et pourtant, sur la Toile, ces trois éliminations sont devenues une seule histoire. « Crazy how synchronized African teams are. » Les réseaux sociaux se sont transformés en laboratoire de théories sur le « football africain ». Trois équipes africaines éliminées dans des circonstances similaires, et certains y voient déjà la preuve d’un mal profond propre au continent.
Je ne partage pas cette lecture, et ce qui m’a le plus frappé, ce n’est pas la défaite du Sénégal, de la Côte d’Ivoire ou de la RDC. C’est la facilité avec laquelle beaucoup, y compris des Africains, ont transformé ces résultats en procès du football africain dans son ensemble. Trois matches ont permis de tirer des conclusions sur tout un continent.
Pourtant, ces trois sélections n’ont pratiquement rien en commun. Elles ont des entraîneurs différents, des fédérations différentes, des réalités différentes et des défis différents. Elles partagent un continent, rien de plus. Pourquoi faudrait-il les analyser comme un bloc?
Quand l’Allemagne et les Pays-Bas ont été éliminés le même jour, personne n’a cherché le fil rouge entre ces deux éliminations-là. On les a traitées pour ce qu’elles étaient : deux équipes, deux matchs, deux histoires. Personne n’a conclu que le football européen traversait une crise existentielle. Pourquoi cette logique disparaît-elle dès qu’il s’agit de l’Afrique?
J’entends déjà l’argument : les trois équipes africaines ont perdu de manière similaire, donc il doit bien exister une explication commune. Mais une succession d’événements ne constitue pas une démonstration.
Le football est rempli de scénarios qui se répètent. Les Pays-Bas ont encaissé leur but décisif dans les dernières minutes. Le Japon a plié dans des conditions presque identiques. Nous avons vu ce type de scénario à plusieurs reprises au cours de cette compétition, sur plusieurs continents. Pourquoi? Parce que la fatigue entraîne une perte de lucidité et une baisse de concentration en fin de match. Pourtant, certains préfèrent y voir la preuve d’un prétendu problème propre au football africain. Lorsqu’un biais précède l’analyse, chaque résultat finit par confirmer ce que l’on croyait déjà savoir.
Toutefois, je ne suis pas en train de dire qu’il ne faut pas critiquer les équipes africaines. Bien au contraire. Chaque sélection doit analyser ses erreurs. Le Sénégal devra revenir sur sa fin de match catastrophique. La Côte d’Ivoire tirera ses propres enseignements. La RDC fera son autopsie. Les supporters ont parfaitement le droit d’être déçus, et les fédérations africaines ont souvent des problèmes bien réels (gouvernance, préparation, stabilité, gestion des primes, etc.), mais ces problèmes doivent être étudiés pays par pays.
C’est ça, le vrai sujet. Le fait qu’on ne regarde jamais l’Afrique comme un ensemble de pays. On la regarde comme un bloc, et malheureusement, ce bloc n’a pas droit à la nuance. Être africain, c’est voir trois équipes, trois vestiaires, trois staffs techniques réduits à une seule histoire. Être africain, c’est voir un continent de 54 pays résumé par trois matchs. Une défaite n’est jamais juste une défaite. Elle est toujours la preuve d’une incapacité collective. Cette réduction n’est pas seulement injuste : elle est intellectuellement paresseuse.
On a le droit d’être déçu. On a le devoir d’analyser, mais la déception ne doit pas remplacer la rigueur intellectuelle. Critiquons les équipes lorsqu’elles le méritent. Exigeons davantage de nos fédérations lorsqu’elles échouent. Mais cessons de faire d’une série de défaites le procès d’un continent tout entier. L’Afrique mérite mieux que ces amalgames.
Hopiho