
La semaine dernière, je racontais comment, durant mon stage à La Presse à l’été 2008, un policier avait intercepté le taxi dans lequel je me trouvais alors que je me rendais à une conférence de presse. Absorbé par mon BlackBerry, j’avais oublié d’enlever ma capuche. Absorbé par mon BlackBerry, j’avais oublié d’enlever ma capuche. Un policier a arrêté la voiture, s’est dirigé directement vers moi et m’a demandé mes papiers. Ce n’est que lorsqu’il a appris que je travaillais pour La Presse qu’il m’a rendu mes documents et nous a laissé partir.
À l’époque, je n’avais jamais parlé publiquement de cet incident. J’avais été victime de profilage racial. Je le savais. Mon chauffeur le savait. Je n’ai jamais porté plainte, et je n’en ai même pas parlé à mes collègues de La Presse. Pourquoi? Parce que je ne voulais pas que cette histoire me colle à la peau, ni qu’elle définisse mon parcours. Je ne voulais pas être réduit à cet épisode. Je voulais avancer.
Alors, j’ai choisi le silence car il me permettait de passer à autre chose et de continuer ma carrière sans friction, sans conflit, sans confrontation. Pendant longtemps, j’étais convaincu que j’avais pris la décision la plus logique.
Avec du recul, je regrette ce silence car je réalise que ce choix avait un coût que je n’avais pas mesuré à l’époque. Chaque histoire tue, chaque incident non signalé, chaque bataille qu’on choisit de ne pas livrer contribue, qu’on le veuille ou non, à maintenir le statu quo. Aujourd’hui, je comprends enfin que mon silence a eu pour conséquence d’invisibiliser mon expérience. Je n’en ai pas parlé, donc cette histoire n’a jamais existé publiquement. Et quand les histoires n’existent pas, elles ne peuvent pas contribuer à changer les choses. Mon silence n’était pas neutre. Il faisait partie du problème.
D’ailleurs, lorsque j’ai écrit l’article Été 2008 : noir, stagiaire et journaliste la semaine dernière, j’ai longtemps hésité avant d’inclure cet épisode. Je craignais qu’on y voie une tentative de me présenter comme une victime. Je ne voulais pas qu’on lise mon histoire à travers le prisme de la plainte, qu’on se dise « tiens, un autre qui joue la carte du racisme ».
Cette hésitation met en lumière un aspect pervers du profilage racial : il force la cible à s’autocensurer, à minimiser son vécu pour ne pas déranger ou pour ne pas être réduite à son trauma. Alors que le scandale des « trophées » de cheveux éclate au PDQ 39, je suis profondément soulagé d’avoir surmonté cette réticence et d’avoir gardé ces lignes.
Les allégations de racisme qui secouent actuellement le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) nous rappellent que pendant que les victimes hésitent à parler par peur de ne pas être crues ou par refus d’être étiquetées, l’impunité, elle, continue à prospérer dans le silence.
Je sais que mon histoire est petite comparée à ce que vivent chaque jour plusieurs résidents de Montréal-Nord. Je ne l’ai pas racontée pour occuper un espace qui ne m’appartient pas.
Je l’ai racontée justement parce que je me demande: si moi, avec les privilèges dont je disposais à l’époque (mon statut de journaliste, mon employeur bien connu), j’ai choisi de me taire, alors combien d’autres personnes ont vécu des situations similaires sans jamais avoir eu la possibilité ou la force d’en parler? Qu’est-ce qui se passe quand tu n’es pas journaliste? Quand personne ne crie pour toi? Combien d’hommes de Montréal-Nord ont vécu ce moment sans le bouclier que j’avais ce matin-là?
En 2008, j’ai eu la chance d’avoir le statut de journaliste pour me protéger lors de cette interception en taxi. Les jeunes qui se font couper les cheveux la nuit à Montréal-Nord n’ont pas de bouclier professionnel. Alors, tant que j’aurai une tribune, que ce soit à travers une chanson ou un article de blogue, je continuerai à ouvrir la bouche car j’ai enfin compris que mon silence de 2008 était un problème. Mes doutes de 2026 aussi. Aujourd’hui, je suis suffisamment honnête avec moi-même pour l’admettre.
Hopiho